Les gentils malheureux & et les méchants heureux
Introduction
Selon Kant, le bonheur (compris comme un état de satisfaction complète et durable) ne dépend pas de la volonté et, en ce sens, il ne saurait être une finalité morale, il ne saurait s’identifier au Bien. Le bonheur et la morale n’ont rien à voir l’un avec l’autre : on peut tout à fait être vertueux et malheureux, ou être méchant et heureux. Kant se distingue ici des stoïciens : la vertu ne peut suffire au bonheur. Nous ne sommes pas de purs êtres de raison, mais des êtres incarnés, de chair et de sang ; nous avons donc nécessairement des désirs, nous cherchons le plaisir, nous avons besoin de satisfactions individuelles. Nous ne pouvons pas tirer notre bonheur intégralement de la vertu. Or, il y a là un scandale moral. On peut tout à fait expliquer rationnellement la déconnexion entre bonheur et vertu (le bonheur relève de la chance, la vertu de la volonté), mais on ne peut pas justifier cette situation : il est scandaleux que le méchant puisse être heureux et le vertueux malheureux.
Naissance de la religion
C’est sur ce scandale que l’on peut fonder la croyance religieuse. En effet, on ne peut prouver l’existence de Dieu, puisqu’il se situe hors du champ de l’expérience sensible : il est inobservable, il n’y a donc aucune démonstration rationnelle possible. Toutefois, nous avons des raisons morales de croire en Dieu. Pour le comprendre, il faut distinguer l’usage théorique de la raison (distinguer le vrai du faux) et son usage pratique (distinguer le bien du mal). La croyance en Dieu chez Kant relève de la raison pratique, non d’un raisonnement scientifique.
Aucun être raisonnable ne peut moralement accepter l’injustice qui voit, sur Terre, les méchants heureux et les vertueux malheureux. Il doit exister un Dieu qui réconcilie, après la mort, la vertu et le bonheur, qui mette fin au scandale moral de notre vie ici-bas. Dieu renvoie ici à une exigence morale, non à un fait avéré (nous ne savons pas s’il existe). L’injustice qui règne sur Terre offense la raison pratique, elle constitue un scandale qui nous pousse à espérer une vie après la mort dans laquelle cette injustice serait abolie.
En tant qu’êtres raisonnables et moraux, nous ne pouvons nous résigner à l’injustice du monde ; nous nourrissons l’espoir d’un monde juste, où le bonheur découlerait de la vertu, et le malheur du vice. Attention : il ne s’agit pas de dire que nous sommes vertueux dans l’espoir d’une récompense dans l’au-delà (ce serait une conduite intéressée, donc non morale). Nous n’avons pas besoin de Dieu pour agir moralement, car agir moralement, c’est se soumettre à une loi morale objective, universelle, absolue, indépendante de toute autorité extérieure.
Cependant, la valeur que nous accordons à la vertu nous conduit à espérer un monde juste, et cette espérance nous soutient dans notre effort moral ici-bas, elle nous conforte dans notre attachement à la vertu. L’idéal d’une communauté heureuse des vertueux nous aide à exercer notre volonté, à faire notre devoir, à ne pas désespérer de l’injustice du monde. Selon Kant, Dieu est un postulat de la raison pratique, ce qu’il appelle une Idée de la raison : c’est un être dont on ne peut prouver l’existence, mais que la raison pratique nous pousse à espérer.
Conclusion
Une Idée chez Kant est un concept sans intuition sensible, qui ne peut donc donner lieu à aucune connaissance : on ne peut connaître que ce qui se donne dans l’expérience empirique. La croyance en Dieu ne repose donc ni sur un raisonnement logique (raison théorique), ni sur un sentiment subjectif : elle se fonde sur la raison pratique, qui nous donne non pas la certitude, mais l’espoir qu’il existe un Dieu capable de garantir le bonheur aux vertueux après la mort. Dieu fait donc l’objet d’une croyance raisonnable (et non d’un savoir rationnel, ni d’une foi irrationnelle ou sentimentale) : la raison ne nous donne pas de preuves, mais des raisons morales d’espérer. Ce qu’il faut retenir, c’est que nous pouvons avoir des raisons de croire, qui ne sont pas des raisons scientifiques, mais morales. Le domaine de la pensée est plus large que celui de la science : la réflexion morale, la méditation sur les valeurs (comme la justice, le bien) peut nous conduire à poser l’existence de Dieu. La foi n’est donc pas nécessairement déconnectée de la raison : elle renvoie à un besoin propre à la raison pratique.